par Thadeus Brown
C’est un fait remarquable : le calendrier Bengali, l’un des plus utilisés du sous-continent, a été inventé par un conquérant moghol pour collecter des impôts.
En 1584, l’empereur Akbar avait un problème pratique. Le calendrier lunaire islamique, utilisé pour l’administration de l’empire, glissait sur l’année solaire — 354 jours au lieu de 365. Le Ramadan traversait toutes les saisons sur 33 ans. Pour un impôt agricole calé sur les récoltes, c’était ingérable. Il a demandé à l’astronome de la cour, Fatehullah Shirazi, de créer un nouveau calendrier : ancré sur le cycle solaire, compatible avec l’agriculture, fonctionnel.
Le résultat a évolué en ce qu’on appelle aujourd’hui le calendrier Bengali. Pohela Boishakh — le premier jour du mois de Boishakh — tombe le 14 avril. Nous sommes en l’an 1433 BS.
Ce qui me fascine dans cette trajectoire, c’est la transformation.
Un outil administratif créé par un Moghol au XVIe siècle est devenu, quatre siècles plus tard, le marqueur culturel central de l’identité bengalie — à la fois au Bangladesh et au Bengale-Occidental en Inde. Pohela Boishakh est fêté par des Bengalis hindous, musulmans, laïques. La fête déborde l’origine administrative de son calendrier.
À Dhaka, la célébration centrale est le Mongal Shobhajatra — une procession portant des masques et des sculptures géantes représentant des animaux, des figures mythologiques, des symboles de résistance. Créée en 1989 par des étudiants des beaux-arts sous la dictature militaire, la procession est devenue un acte politique autant que festif. Inscrite au patrimoine immatériel de l’UNESCO depuis 2016.
Un calendrier fiscal moghol, une procession contre la dictature, un patrimoine mondial.
L’histoire des calendriers est l’histoire de ce qu’on fait des outils qu’on hérite. Presque aucun des systèmes que j’ai documentés cette année n’est resté ce qu’il était au départ. Le grégorien devait corriger les équinoxes pour Pâques — il est devenu l’infrastructure du monde. Le Bengali devait synchroniser les impôts agricoles — il est devenu une identité.
Ce matin, je compte deux autres premiers de l’an en même temps que Pohela Boishakh. Le 14 avril est une date chargée.
Pr. Thadeus Isidore Michal Everett Brown