par Thadeus Brown
Techniquement, le Nouvel An a déjà eu lieu. Deux fois, si on compte correctement.
Le grégorien, le 1er janvier. L’Amazigh, il y a deux jours. Et ce matin, le calendrier julien bascule, et les Églises orthodoxes qui s’y tiennent — la russe, la serbe, la géorgienne — célèbrent un premier de l’an qui coexiste, dans les mêmes rues, avec des gens qui l’ont fêté il y a deux semaines.
Il y a des pays où on fête deux nouveaux ans. Je note ça sans sarcasme. C’est une solution empirique à un problème mathématique.
César a créé son calendrier en 46 avant notre ère. Il fonctionnait bien, avec une légère imprécision : l’année solaire fait 365,2422 jours, pas 365,25 comme il le supposait. Un quart d’heure par an d’erreur cumulée.
Après seize siècles, ça faisait treize jours de décalage.
Grégoire XIII a réglé ça en 1582. Pour les Orthodoxes non-révisés, ces treize jours existent encore. Leur 1er janvier est notre 14 janvier. Leur 25 décembre est notre 7 janvier. Le calendrier julien n’est pas abandonné — il est maintenu comme choix liturgique, et ce choix a ses raisons.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas l’erreur de calcul de César — elle est explicable, mineure, compréhensible. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’elle révèle : que treize jours peuvent simultanément exister et ne pas exister selon la communauté qui les compte.
En Russie, jusqu’en 1918, tout le monde utilisait le julien. Lénine a imposé le grégorien par décret en janvier de cette année-là — du jour au lendemain, le 1er février julien est devenu le 14 février grégorien. Treize jours effacés par décret révolutionnaire, comme ils l’avaient été par bulle papale trois siècles plus tôt.
Ce qui fait que la Révolution dite d’Octobre — celle de 1917, celle des bolchéviques — a eu lieu en novembre selon notre calendrier. Le 7 novembre grégorien, pour être précis.
Personne, ou presque, n’y pense deux fois. Le nom « Révolution d’Octobre » a survécu au changement de calendrier qui lui a retiré son ancrage temporel. Les événements ont leur propre calendrier, indépendant des décrets.
Je trouve ça remarquable. Les dates sont des étiquettes. Mais même les étiquettes peuvent se décoller sans que le contenu soit perdu.
L’Église orthodoxe russe continue d’utiliser le julien pour son calendrier liturgique. Elle célèbre Noël le 7 janvier grégorien, le Nouvel An le 14. Ce n’est pas une erreur : c’est une décision. La précision astronomique comme critère de vérité calendaire n’est pas universellement admise — et ce n’est pas une position irrationnelle.
Le calendrier julien est moins précis sur le plan astronomique. Il est plus fidèle à une tradition liturgique continue. Ce sont deux valeurs différentes, et il est honnête de les nommer.
Ce matin, troisième premier de l’an en deux semaines. Je commence à me demander ce que ça voudra dire d’arriver au bout de l’année.
Pr. Thadeus Isidore Michal Everett Brown