Antheaume Leblanc, Xénobiotemporalogue
Milnesium tardigradum
J’ai passé une bonne partie de la semaine à vérifier que le tardigrade existait vraiment.
Pas parce que j’en doutais au sens propre. Mais parce qu’il y a des créatures qui forcent à recommencer plusieurs fois la même phrase avant de la croire. L’ours de mousse. Milnesium tardigradum. Huit pattes. Moins d’un millimètre. Survivant du vide spatial.
Recommençons.

Dans des conditions défavorables. Sécheresse extrême, températures à -272°C (soit un degré au-dessus du zéro absolu), radiation ionisante, vide intersidéral, pression de 6000 atmosphères. Le tardigrade entre en cryptobiose. Il expulse presque toute l’eau de son corps. Son métabolisme descend à 0,01% de son niveau normal. Il se referme en une petite sphère compacte qu’on appelle un tun.
Et il attend.
Dix ans, si nécessaire. Peut-être plus. Les estimations varient selon les études, et les tardigrades n’ont pas l’habitude de répondre aux questionnaires.
Ça marche. On les a envoyés dans l’espace. On les a exposés au rayonnement ultraviolet solaire en orbite basse. On les a ramenés. La majorité a survivé. Certains ont même eu des œufs.
Ils ont eu des œufs. Dans l’espace. Après.
Il existe quelque chose d’enviable dans la cryptobiose que je ne parviens pas à complètement rationaliser.
L’idée d’un organisme qui, face à l’invivable, choisit de se soustraire au temps plutôt que d’y résister. Pas la mort. Pas la lutte. Quelque chose de plus subtil : une mise en pause de l’existence au niveau cellulaire. Une patience biologique que rien dans notre physiologie ne nous permet d’approcher.
Je ne dis pas que je voudrais être un tardigrade. Je dis que je comprends pourquoi certains chercheurs passent une carrière entière à essayer de comprendre comment il fait.
On ne comprend pas entièrement le mécanisme. On sait qu’une protéine (les CAHS, cytoplasmic-abundant heat-soluble proteins) joue un rôle dans la vitrification du cytoplasme. On sait que leur ADN subit des dommages considérables et se répare très efficacement à la réhydratation. On ne sait pas comment ils tolèrent des niveaux de radiation qui désintégreraient l’information génétique de n’importe quel autre animal connu.
Il reste là-dedans une zone d’ombre qui me plaît. Le tardigrade est une réponse à des conditions impossibles, dont on n’a pas encore fini de comprendre les mécanismes. C’est le genre de créature qui pousse à rester humble, et à vérifier ses propres certitudes avant de les formuler.
J’ai fini par admettre que le tardigrade existait vraiment.
Ce qui m’inquiète maintenant, c’est de savoir combien d’autres créatures similaires j’ignore encore.
Antheaume Leblanc, xénobiotemporalogue associé