Antheaume Leblanc, Xénobiotemporalogue
Physalia physalis / Praya dubia
La question n’est pas aussi simple qu’elle en a l’air.
Un siphonophore est, selon la définition la plus courante, une colonie d’individus (des zoïdes) qui vivent en interdépendance fonctionnelle si totale qu’ils se comportent comme un seul organisme. Chaque zoïde est issu d’un même œuf initial. Chacun a sa spécialisation : certains se chargent de la propulsion, d’autres de la digestion, d’autres encore de la reproduction. Aucun ne peut survivre seul.
La Praya dubia, l’un des plus grands siphonophores connus, peut atteindre 50 mètres de long.
Je ne réponds pas à cette question.
Pas par esquive. Parce que la question contient une prémisse que je remets en cause. Elle suppose qu’il faudrait choisir entre les deux. Mais un siphonophore fonctionne exactement comme un organisme : il mange, se déplace, se reproduit, réagit à son environnement. Et il fonctionne exactement comme une colonie : chaque composant est un individu différencié, avec sa propre biologie.
Cette ambiguïté n’est pas un problème pour le siphonophore. Il n’a pas besoin de trancher. Il existe. C’est le genre de constat qui m’a arrêté.
Nous, si. Nos catégories conceptuelles n’ont pas été construites pour ce genre d’objet.
On a longtemps pensé que l’individu biologique était l’unité de base de la vie complexe. Le siphonophore complique cette idée. Il suggère que l’individuation est un continuum, pas une frontière. Que « être un » et « être plusieurs » peuvent coexister dans le même corps.
Dans la colonne d’eau du canal du Mozambique, à une profondeur où la lumière commence à se faire rare (Praya dubia, colonnes de zoïdes qui pulsaient) j’ai mis un moment à comprendre ce que je regardais. L’échelle était trompeuse. Ce que je prenais pour des fragments était en réalité tout l’animal. Ce sera toujours ce moment-là que je prendrai comme référence, je crois (cette confusion initiale entre la partie et le tout).
Ou toute la ville.
Le siphonophore existe. Il a réglé la question de l’identité d’une façon qui ne nous était pas accessible avant qu’on le trouve.
Antheaume Leblanc, xénobiotemporalogue associé