La véritable histoire de la compagnie
La compagnie
— ou comment Thadeus’ Worlds faillit ne jamais exister, et pourquoi c’eût été dommage pour au moins trois dimensions connues.
Acte I — La Genèse (avec pluie, confettis et trompettes)
IL PLEUVAIT.
Mais pas n’importe comment. Il pleuvait à la rouennaise, c’est-à-dire horizontalement, verticalement, en diagonale, et — selon trois témoins assermentés et un canard — en spirale. Nous sommes le mercredi 29 novembre 1995, il est probablement 10h du matin ou peut-être 15h, personne ne s’en souvient parce que quand il pleut comme ça à Rouen, les horloges se recroquevillent dans leurs boîtiers et refusent de donner l’heure1.
C’est dans cette apocalypse météorologique que Skand Snekker, trempé jusqu’à l’âme, poussa la porte de la préfecture de Seine-Maritime pour déclarer la naissance de l’association Lutins & Farfadets, dédiée à la promotion des marionnettes et des activités d’expression.
Le fonctionnaire — un certain Gérard, ou peut-être Gérald, ou peut-être une armoire normande devenue fonctionnaire par ancienneté2 — examina le dossier. Leva un sourcil. Puis l’autre. Puis un troisième sourcil dont personne ne soupçonnait l’existence. Tamponna le document. Et à l’instant précis où le tampon frappa le papier, trois choses se produisirent simultanément :
- Un éclair zébra le ciel de Rouen.
- Un biplan Sopwith Camel, surgi d’on ne sait où, traversa la place du Vieux-Marché en tirant une banderole sur laquelle on pouvait lire : « LES MARIONNETTES ARRIVENT. PLANQUEZ LES RÉALISTES. »
- Quelque part au Mexique, un groupe de mariachis en tenue d’apparat cessa brusquement de jouer Cielito Lindo, se regarda, et dit d’une seule voix : « Quelque chose vient de commencer. »
Ils avaient raison.
Acte II — Olivier Bougon, ou le premier tremblement
Le premier spectacle s’intitulait La Fabuleuse Journée d’Olivier Bougon — un titre qui, dans au moins quatre lignes temporelles, est devenu un proverbe, une marque de céréales, et le nom d’un astéroïde3.
L’histoire, la construction des personnages et la manipulation étaient de Skand Snekker. Pour des idées de mise en scène, Il a bénéficié de l’expertise de Marja Nykänen, fraîchement sortie de l’ESNAM — enfin, « fraîchement » dans le sens de « deux ou trois ans avant », parce que le temps, on le verra plus tard, n’est pas très fiable dans cette histoire.
L’équipe comptait deux musiciens (dont un qui jouait d’un instrument que personne n’a jamais pu identifier formellement4), un décorateur (qui décorait), et une costumière (qui costumait, car le français est parfois d’une logique désarmante). Ensemble, ils formaient ce que la postérité appellera plus tard « la première cellule opérationnelle de la Marionnette Sauvage », bien que la postérité ait tendance à exagérer, surtout après le dessert.
Le spectacle tourna. Écoles. Fêtes d’anniversaire — celles où il y a trop de gâteau et pas assez de chaises. Comités des fêtes — ceux où le sono est toujours branchée à l’envers. Et puis, coup de théâtre : la Carosserie, salle de spectacle atypique de Saint-Amand-Montrond, dans le Cher. Une salle appelée « la Carosserie » parce que la France, fidèle à elle-même, nomme ses temples de la culture comme on nomme des ateliers de débosselage, et le fait avec une désinvolture qui force le respect.
Ce jour-là, dans la salle, il y avait une centaine de spectateurs à chaque représentation, un chien qui n’avait pas payé sa place, et — personne ne le sut à l’époque — un agent du Bureau Interdimensionnel des Arts de la Marionnette (BIAM), venu observer. Son rapport, déclassifié en 2043, contient cette unique phrase : « Surveiller de près. »5
Acte III — Les ateliers, ou comment les marionnettes sauvèrent des enfants et personne ne reçut de médaille
Avant que la vie ne fasse ce qu’elle fait de mieux — c’est-à-dire tout bousculer, tout disperser, et rire de ses propres blagues — il y eut les ateliers.
Des dizaines. Avec des enfants, des adultes, des enfants déguisés en adultes, et au moins un adulte déguisé en armoire normande (décidément). Mais surtout, surtout, il y eut le projet pédagogique en collège — celui qui, dans une chronologie un peu plus juste que la nôtre, aurait valu à Skand la Légion d’Honneur, un char à son effigie au carnaval de Nice, et une standing ovation des mariachis mexicains (qui suivaient l’affaire de près depuis 1995, on ne sait pas pourquoi, mais ils étaient investis)6.
Le principe : accompagner des élèves en échec scolaire de la 6e à la 5e en trois ans, avec la marionnette comme fil rouge pour toute l’équipe enseignante de deux classes. La Sorcière du placard à balais fut montée en marottes. Les gamins construisirent, manipulèrent, jouèrent. Et quelques-uns intégrèrent une 5e « normale » dès la fin de la première année.
Dans la chronologie adjacente dite « de Copenhague7 », ce dispositif fut généralisé à l’échelle européenne en 2003. Les marionnettes furent inscrites au programme du baccalauréat. Le prix Nobel de la Paix fut attribué en 2011 à un castelet. Les majorettes de Düsseldorf défilèrent en portant des marottes au lieu de bâtons. Et le biplan survola Bruxelles avec une nouvelle banderole : « ON VOUS L’AVAIT DIT. »
Mais nous vivons dans cette chronologie-ci. Et ici, personne ne reçut de médaille.
Acte IV — La traversée du désert (avec quelques oasis et un biplan au loin)
Puis vint le silence.
Service militaire. Perte de confiance — cette chose invisible qui pèse plus lourd qu’un piano à queue et qui ne fait même pas de musique. Informatique. Startup. Graphisme. Et des déménagements — tellement de déménagements que si on traçait le parcours sur une carte, on obtiendrait soit une constellation inconnue, soit le plan de montage d’un meuble IKEA particulièrement vicieux8.
L’association, pendant ce temps, se mit en sommeil. Mais les mains — ah, les mains ! — les mains ne dormirent pas. Dans des cuisines, des garages, des tables de nuit, des recoins improbables, de minuscules personnages naquirent dans des coques de noix. Des prototypes furent testés. Des expérimentations menées dans le secret le plus absolu.
Si l’on avait installé une caméra infrarouge dans l’atelier de Skand durant ces années-là, on aurait vu ce que la science appelle « l’effet castor » : une activité incessante, souterraine, obstinée, qui transforme silencieusement le paysage. Et si l’on avait tendu l’oreille, on aurait entendu, très loin, les mariachis jouer un air lent et doux, comme un orchestre de fosse attendant que le rideau se relève.
Acte V — Issoire, ou le retour du fils prodigue marionnettique
2011. Après un passage de quelques années à Nevers — ville admirable, discrète, et dont le principal talent est de ne jamais faire de scandale, ce qui dans la France contemporaine relève de l’exploit mystique — l’association posa ses valises à Issoire.
Et là, ça se mit à pétiller.
Collaborations avec le théâtre de la Goutte d’Eau, cette compagnie au nom aquatique et au tempérament volcanique. Au menu :
De la régie plateau, et un Ubu en marionnette pour une scène d’Ubu roi. Masques. Marottes. Le tout servi avec l’excès qui sied à tout ce qui touche de près ou de loin au Père Ubu, personnage dont le tour de taille dramaturgique n’a jamais pu être contenu par aucun castelet connu9.
Hypocondria, version féminine du Malade imaginaire, co-mise en scène, avec une marionnette portée pour le rôle du médecin. Confier la médecine à une marionnette : voilà une idée qui, dans toutes les lignes temporelles, y compris celle où les dinosaures ont survécu et ouvert des cliniques10, est reconnue comme un trait de génie absolu.
Un projet non abouti avec Lina Sar, marionnettiste. (Tout projet non abouti est un projet qui attend sa chronologie.)
Et des ateliers en collège, dont une mise en marionnettes de la partie de cartes de Pagnol — exploit qui requiert un sens du rythme comique que la plupart des humains ne possèdent pas, que la plupart des marionnettes possèdent naturellement, et que les mariachis, consultés sur la question, qualifièrent de « increíble »11.
Acte VI — Lyon, le grand retour, et le biplan qui n’en pouvait plus
L’envie de marionnettes ressurgit. Pas doucement. Pas timidement. Elle ressurgit comme un diable de sa boîte, mécanisme à ressort compris, avec confettis, strass, paillettes, et un bruit de trompette mariachi que seul Skand pouvait entendre mais que tout le quartier sentit dans ses murs12.
2019. Skand rejoignit l’association La Malle. Participa au projet Chapitô Lyon à Charleville-Mézières — la ville où les marionnettes sont chez elles et les humains sont tolérés. Travailla un spectacle non abouti avec Puppet Rock. Enchaîna les scènes ouvertes avant, pendant et après le confinement COVID-19.
Car le COVID — ce virus capable d’arrêter l’économie mondiale, de fermer les frontières, de mettre la moitié de la planète en pyjama — ne parvint pas à refermer un castelet. Fait vérifié dans quatorze lignes temporelles. Dans la quinzième, le virus est un castelet. On n’en parle pas13.
Le biplan, qui avait patiemment attendu depuis 1995, profita d’une accalmie pour survoler Lyon-Confluence en tirant une banderole fraîchement repeinte : « C’EST REPARTI. PERSONNE N’EST PRÊT. »
Les majorettes de Villeurbanne, en tenue d’apparat pailletée, exécutèrent une chorégraphie spontanée sur le pont de la Guillotière. Un passant filma la scène. La vidéo fut vue 37 fois sur YouTube, ce qui, en termes de reconnaissance marionnettique, est l’équivalent d’un stade plein.
Acte VII — Thadeus’ Worlds, ou la métamorphose définitive (provisoirement)
2021. Skand reprit l’association. La retourna. La secoua. La transforma.
Nouveau nom : Thadeus’ Worlds. Au pluriel. Parce que Thadeus a dans la tête suffisamment de mondes pour remplir une bibliothèque, deux atlas, un planétarium et les poches d’un contrebandier intertemporel14. L’ancien nom — Lutins & Farfadets — était charmant, mais il faisait penser à une boutique de bougies parfumées dans un village du Luberon, et ça ne rendait justice ni à l’ampleur du bazar ni à la densité des rêves.
Mise en conformité des statuts. Changement d’ère. Les mariachis jouèrent un accord majeur triomphant. Le biplan largua un chargement de paillettes biodégradables sur le 7e arrondissement de Lyon. Quelque part dans une coque de noix, un minuscule personnage sourit.
Épilogue — Trente ans et tous ses mondes
Trente ans après ses débuts, la pratique de Skand est celle d’un artisan-interprète : il construit ses personnages, il les joue, et il les inscrit dans des univers qui ne ressemblent qu’à lui — ce qui, dans un multivers infini, est statistiquement miraculeux et administrativement inclassable.
Formé à la sculpture à l’Academy of the Wooden Puppet de Bernd Ogrodnik, il collabore en tant que constructeur et interprète avec L’Œil du Cyclope (Aurore Bodin), et en tant que comédien-marionnettiste avec le Lieu Kommun (Ève Ragon) — reprise de rôle présentée en décembre 2025, devant un public qui incluait, selon des sources non confirmées mais enthousiastes, le biplan, les majorettes, et au dernier rang, un groupe de mariachis en larmes15.
La compagnie est adhérente THEMAA et Aura Spectacle Vivant.
L’Écouloir du Temps part d’un constat simple — peut-être trop : si le temps s’écoule, c’est qu’il est liquide. Et tout ce qui est liquide finit par déborder.
Et quand ça déborde — mettez des bottes, prenez une marionnette, et suivez les mariachis. Ils savent toujours où aller.
Notes de bas de chronologie
Compilées par le Bureau Interdimensionnel de Documentation Marionnettique, service des archives improbables, bureau 7¾
1 Phénomène confirmé par le Laboratoire de Chronométrie Normande. Les horloges de Rouen perdent en moyenne 4 minutes par averse. Lors des épisodes cévenols, elles reculent carrément.
2 Les armoires normandes accèdent à la fonction publique après 200 ans de service continu dans un couloir administratif. C’est dans le code, personne ne le lit.
3 L’astéroïde 1995-OB (« Olivier Bougon ») orbite entre Mars et Jupiter avec une inclinaison de 17° et un caractère épouvantable.
4 Les hypothèses vont du dulcimer appalachien au thérémine modifié, en passant par « un truc qu’il avait trouvé dans une brocante à Elbeuf ». L’enquête est toujours ouverte.
5 Le BIAM est un organisme dont l’existence n’est ni confirmée ni infirmée, ce qui, selon les experts, est la forme la plus aboutie de confirmation.
6 Les mariachis, interrogés en 2038 par la chaîne Arte pour un documentaire intitulé Cuerdas y Títeres : une histoire d’amour transatlantique, ont répondu : « Nous ne pouvons ni confirmer ni infirmer notre implication. Mais nous avions les costumes. »
7 À ne pas confondre avec l’interprétation de Copenhague en physique quantique, bien que les similitudes soient troublantes et que Niels Bohr ait possédé au moins une marionnette.
8 Le modèle FLÅKKËNSPULL, retiré de la vente en 2004 après que quatorze clients eurent signalé avoir « accidentellement construit un portail interdimensionnel au lieu d’une étagère ».
9 Alfred Jarry lui-même, contacté par voie spirite lors d’une séance organisée par le théâtre de la Goutte d’Eau en 2012, aurait déclaré : « Merdre, il est encore plus gros que prévu. »
10 Chronologie dite « du Crétacé Supérieur Bienveillant ». Les T-Rex y sont d’excellents chirurgiens malgré la taille de leurs bras. Les stégosaures tiennent les pharmacies.
11 Le mot increíble, dans le dialecte mariachi, couvre un spectre émotionnel allant de « c’est pas mal » à « je pleure dans ma trompette ». Dans le cas présent, c’était plus proche de la trompette.
12 Le phénomène, connu sous le nom de « résonance marionnettique », se manifeste par une vibration imperceptible dans les murs des bâtiments situés à moins de 300 mètres d’un marionnettiste en phase de réactivation créative. Les chats le sentent. Les chiens aussi. Les poissons rouges font semblant de ne rien remarquer.
13 Chronologie n°15, dite « du Castelet Pandémique ». Un spectacle de Guignol muté y a infecté 3 milliards de personnes qui se sont mises à parler avec une voix de polichinelle. L’OMS a classé l’événement sous le code ICT-GUIGNOL-19. Le taux de guérison est de 100% mais personne ne veut guérir.
14 Référence à Gaucher Deux Poches, personnage du Fleuve-Temps, dont les poches sont notoirement plus grandes à l’intérieur qu’à l’extérieur — phénomène que la physique intertemporelle appelle « l’effet besace » et que les douaniers appellent « un cauchemar ».
15 Le trompettiste principal, un certain Don Esteban de la Cruz Villanueva Márquez III, a été aperçu se mouchant dans un mouchoir brodé représentant un castelet. L’authenticité du mouchoir est en cours d’expertise au musée Gadagne de Lyon, service des textiles émus.