par Thadeus Brown
Tout le monde faisait la fête cette nuit. J’ai observé le phénomène depuis ma fenêtre — les feux, les bouchons de champagne, l’agitation collective des gens qui décident ensemble qu’une seconde particulière marque le début de quelque chose. J’ai trouvé ça touchant. Et j’ai cherché à comprendre pourquoi cette seconde-là plutôt qu’une autre.
C’est ainsi qu’a commencé le projet.
Le calendrier grégorien doit son nom à Grégoire XIII, qui a publié la bulle Inter gravissimas en octobre 1582. Le problème qu’il réglait était réel : le calendrier julien de César accumulait une petite erreur — onze minutes et quelques secondes par an — et après seize siècles, l’équinoxe de printemps avait glissé de dix jours. Ce qui posait un problème pratique pour calculer la date de Pâques, et un problème théologique pour une Église qui tenait à la précision liturgique.
La solution : supprimer dix jours d’existence. En Italie, en Espagne, en Portugal, en France, on s’est couché le 4 octobre 1582 et réveillé le 15. Disparus, les jours intermédiaires. Rayés du comput.
Je note que les gens concernés n’ont pas été consultés.
Ce qui m’intéresse, ce matin plus particulièrement, c’est un paradoxe que j’ai mis du temps à formuler clairement.
Les alternatives au grégorien qui commencent elles aussi le 1er janvier sont légion.
Le calendrier Holocène, proposé par Cesare Emiliani en 1993, ajoute simplement 10 000 ans au comput grégorien pour ancrer l’origine dans les débuts de l’agriculture humaine. Nous serions aujourd’hui en l’an 12026. L’idée est juste : l’humanité ne commence pas à Rome. L’exécution, elle, s’appuie exactement sur la même charpente calendaire, le même 1er janvier, le même découpage annuel. Une révolution qui commence là où son modèle lui dit de commencer.
Auguste Comte, en 1849, a conçu un calendrier positiviste avec des mois nommés d’après les grands hommes de l’humanité. Archimède, Gutenberg, Shakespeare, Bichat. Le premier de l’an ? Le 1er janvier. Naturellement.
Taïwan compte en années Minguo depuis 1912 — nous sommes en l’an 115. La Corée du Nord compte en Juche depuis la même année. Les deux commencent le 1er janvier. Les révolutions politiques les plus radicales n’ont pas touché à la date.
Ce matin, j’ai noté cinq premiers de l’an simultanés. Ce n’est pas de la coïncidence : c’est de la dépendance.
La domination du calendrier grégorien est si totale qu’elle est devenue invisible. On ne la perçoit plus comme un choix culturel — comme la décision d’un pape du XVIe siècle d’imposer sa solution à un problème astronomique. Elle ressemble à « comment le temps fonctionne ».
Ce n’est pas comment le temps fonctionne. C’est comment nous avons décidé de le compter.
Tout au long de cette année, je publierai un billet chaque fois qu’un calendrier ouvre une nouvelle page. Certains que vous reconnaîtrez, d’autres que vous ne connaissez pas encore. Aucun ne sera traité comme secondaire.
Nous sommes en l’an 12026. En l’an 115. En l’an 1 de rien en particulier, si vous avez décidé de commencer à compter aujourd’hui.
C’est aussi une option.
Pr. Thadeus Isidore Michal Everett Brown