Le blob connaît le Japon
par Ada-Rose Germain
Ada-Rose Germain, bioinformatique et biologie computationnelle
Physarum polycephalum
Une équipe a disposé des flocons d’avoine sur une plaque découpée à la forme de la région du Kantō, un flocon par ville, un peu plus gros pour Tokyo. Ils ont posé au centre une moisissure — pas un champignon, pas une plante, une chose qui ne rentre bien dans aucune des deux cases — et ont attendu.
En un peu plus d’une journée, l’organisme avait développé un réseau de tubes reliant les flocons entre eux. Ce réseau, une fois comparé point par point au plan du métro régional de Tokyo, en reproduisait la structure avec une fidélité qui n’a rien d’approximatif : efficacité de trajet comparable, tolérance aux coupures comparable, coût total de matériau comparable. Personne n’avait indiqué à l’organisme où passaient les lignes existantes.
Ce qu’il fait, sans le savoir
Physarum polycephalum n’a ni cerveau, ni neurone, ni la moindre structure qu’on pourrait qualifier de système nerveux. Il renforce les tubes qui transportent le plus, réduit ceux qui ne servent à rien, et répète l’opération jusqu’à ce que le réseau entier se stabilise dans une configuration proche de l’optimum. Aucune vue d’ensemble n’est nécessaire. La règle est locale, répétée partout à la fois, et le résultat global ressemble à ce que des ingénieurs, avec des décennies de données de fréquentation, ont fini par construire.
Ce sont deux méthodes différentes qui arrivent au même endroit. L’une avec des comités, des budgets et des cinquante dernières années. L’autre avec une nuit et de la farine d’avoine.
Ce que je note
Je ne suis pas certaine de vouloir formaliser ce que ça implique pour mon registre de classement — un organisme sans cervelle qui résout, sans le vouloir, des problèmes d’ingénierie que je mettrais moi-même un moment à poser correctement. Je le note dans la colonne « incertaine ». C’est devenu une habitude, cette colonne.
Ada-Rose Germain, bioinformatique et biologie computationnelle