L’ophiocordyceps
Antheaume Leblanc, Xénobiotemporalogue
Ophiocordyceps unilateralis
Le champignon n’est pas un prédateur. Il est plus précis que ça.
Ophiocordyceps unilateralis infecte les fourmis charpentières (Camponotus sp., spécifiquement, en forêt tropicale humide). Une fois à l’intérieur, il ne tue pas l’hôte. Il le dirige. La fourmi infectée quitte sa colonie, grimpe (toujours entre 20 et 30 centimètres au-dessus du sol, dans des conditions d’humidité et de température précises pour la sporulation), se fixe par les mandibules à la face inférieure d’une feuille, et meurt dans cette position. Le champignon continue. Il produit un carpophore qui émerge de la tête et libère des spores sur les fourmis qui passent en dessous.
Le mécanisme de contrôle comportemental n’est pas entièrement élucidé. On sait que des composés actifs agissent sur le système musculaire de l’hôte. Ce qu’on ne sait pas, c’est si la fourmi ressent quelque chose pendant le processus.
C’est la question qui revient. Pas « comment ». Le « comment » avance. Mais « est-ce que la fourmi sait ».
À vingt-cinq centimètres du sol sur la face inférieure d’une feuille, j’aurai passé suffisamment de temps à observer ce genre de mort précise pour ne plus être surpris par la question. Je suis toujours surpris par l’absence de réponse. Il existe des états intermédiaires entre « agir librement » et « être manipulé » qui ne correspondent à aucune catégorie propre, et la forêt tropicale en est pleine, pour peu qu’on regarde au bon endroit et à la bonne hauteur.
Ce que je note, pratiquement : les colonies de fourmis ont développé un comportement de détection. Les fourmis saines identifient et expulsent les individus infectés avant que le champignon prenne le contrôle complet. L’évolution a produit une réponse à cette précision-là. C’est ce qui me retient dans cette histoire, au fond. Pas le champignon, mais la fourmi qui l’a compris.
Antheaume Leblanc