Une genèse mouvementée
par Skand, directeur artistique
L’atelier ne s’arrête pas
Il y a 10 ans tout pile je bidouillais ma première version du Retardatemps pour le festival Yggdrasil à Lyon. L’année suivante le professeur Thadeus Brown est apparu, de lui-même, remaniant la machine en une version plus extraordinaire dont il s’est rétro-attribué la paternité. La manipulation du temps rendait cela nécessaire pour nous deux. Antheaume Leblanc à son tour est apparu, assistant du professeur, probable filou. Robotheus aussi a rejoint le laboratoire, un peu plus tard.
Tous m’ont poussé à chercher pour alimenter leur univers et celui de Thadeus’ Worlds. Au début, j’ai accumulé plein de références, et je me suis nourri de lectures, films, podcasts, poésies, philosophies, calendriers…
C’était un travail assez curieux car tout tournait autour du Temps. Tout le monde sait ce que c’est, globalement, même si aucun sens ne permet de le ressentir. On aimerait pouvoir l’observer mais personne ne peut en sortir pour, justement, l’observer. Tout ça était terriblement fascinant ! J’apprenais des choses, je flirtais avec des concepts que je ne maîtrisais pas vraiment, mais c’était excitant et je voulais tout mettre dans le spectacle.
J’ai essayé. Plusieurs fois. Mais on ne peut pas faire rentrer 14 milliards d’années dans un seul spectacle. Pourtant j’aurais bien aimé vous parler de… ou de ça aussi !
À force de réécriture, j’ai commencé à m’éloigner de mes sources pour atteindre une version spectaculaire. Je ne sais pas encore si ce sera suffisamment extravagant mais en tout cas cela commence à faire spectacle.
Puis un jour, un mardi, il pleuvait, j’ai réalisé que j’avais des personnages, et surtout que ces personnages pouvaient avoir une voix. La voix différente de chaque marionnette, bien sûr, mais surtout la possibilité d’exprimer toutes ces recherches, pour leur donner vie et montrer tout l’extraordinaire de leur découverte. J’allais leur donner un blog ! J’ai failli procrastiner à écrire tous leurs billets à la main. Ça aurait été soigné et personnel mais monter un spectacle demande de l’énergie, que je ne pouvais pas disperser de cette manière.
Les automates écrivent aussi
Arrive l’IA et ses multiples possibilités, autant boîte de Pandore que Graal. J’aurais pu juste prompter : « vas-y, écris un billet sur le calendrier grégorien ». Mais cela n’aurait eu aucun intérêt. Et comme de grands pouvoirs donnent de grandes responsabilités, j’ai dû rendre mes personnages vivants. Je leur ai inventé une humanité, des objectifs, des passions, un ensemble, et j’ai alimenté les prompts avec cette vision. J’ai donc créé un double informatique de marionnettes. De nouvelles marionnettes à diriger par des fils de fibre optique.
Cela ne se fait pas sans heurt : le texte peut être trop sage quand je voudrais que Thadeus soit fougueux et enthousiaste. J’ai dû constituer une bible de voix par personnage et ajouter des filtres anti-lissage, pour que le texte ne s’aplatisse pas en prose polie et sans relief. Les premiers jets trop sages sont rejetés, on corrige le ton, on recommence. C’est un vrai travail éditorial, billet après billet : un travail de directeur artistique, et celui du graphiste que j’ai été pendant près de trois décennies.
Un exemple : la pub sur la graine de trou noir, inspirée du catalogue ACME. Sept essais d’image ratés, un pipeline monté pour l’occasion, et au final l’option « plan resserré, un seul personnage » : l’humour vit dans le texte, l’image reste simple.
Qui tient les fils ?
Je le dis sans détour : c’est une trouvaille technique, comme un nouvel outil d’atelier. Elle donne une voix à chacun sans me coûter l’énergie dont j’ai besoin pour le spectacle. Il s’appelle L’Écouloir du Temps, et c’est lui qui passe en premier.