Deux saisons sur la même branche
Antheaume Leblanc, Xénobiotemporalogue
Hamamelis virginiana
Fin octobre, l’hamamélis de Virginie fleurit. Sur la même branche, à quelques centimètres des fleurs, les fruits de l’an dernier finissent de mûrir.
Ce n’est pas une branche en retard, c’est son calendrier normal. Hamamelis virginiana est un arbuste des sous-bois de l’est de l’Amérique du Nord, et il attend que presque tout le reste ait fini pour ouvrir ses fleurs : quatre pétales jaunes, étroits comme des rubans froissés, entre la mi-octobre et le début de décembre. Les feuilles tombent autour, les fleurs restent.
La pollinisation se fait à l’automne (il reste peu d’insectes dehors, et ceux qui volent encore n’ont pas beaucoup d’adresses). La fécondation, elle, attend. Le pollen patiente dans la fleur tout l’hiver, plusieurs mois, et l’ovule n’est fécondé qu’au printemps. La graine se forme pendant l’été, la capsule mûrit à l’automne suivant… au moment précis où la génération d’après se met à fleurir. Un an d’écart, posé sur le même rameau, et la plante ne semble pas trouver ça gênant.
Et quand la capsule est prête, elle tire.
Le fruit est une petite coque ligneuse qui contient deux graines noires. En séchant, la paroi intérieure se resserre sur chaque graine, un peu comme deux doigts qui pincent un noyau de cerise, jusqu’à ce que l’attache cède dans un claquement. Pour virginiana, on rapporte des graines retrouvées à six mètres environ. Les chiffres précis, en revanche, ne viennent pas d’elle. Ils viennent de sa cousine chinoise, Hamamelis mollis, filmée en caméra rapide par une équipe de Fribourg-en-Brisgau : jusqu’à 12,3 mètres par seconde à la sortie, une accélération de l’ordre de 2 000 g, et une graine qui tourne sur elle-même jusqu’à plus de 25 000 tours par minute. Les deux espèces sont bâties de la même façon, il est raisonnable de penser que la mécanique est la même. Mais personne, à ma connaissance, n’a encore mis la nôtre devant la caméra.
J’en ai rapporté une branche au labo l’hiver prochain, avec deux capsules encore fermées. Elles ont éclaté une nuit, sur la table de la salle B. Le lendemain, Ada-Rose a retrouvé une graine derrière le radiateur, à quatre bons mètres, et ne m’a pas demandé d’où venait la branche.
Je l’ai classée dans mon registre avec les espèces qu’on ne peut pas dater d’un seul coup d’œil. Elles ne sont pas nombreuses, et je les surveille.
Si vous en coupez pour un bouquet, évitez de poser le vase près de quelqu’un qui dort.
Antheaume Leblanc