par Thadeus Brown
Il y a onze jours, tout le monde faisait la fête pour un calendrier inventé par un pape.
Ce matin, les Berbères fêtent le leur. Yennayer — le premier mois de l’année amazighe — ouvre en 2026 l’an 2976. Deux mille neuf cent soixante-seize. Pour un calendrier que la plupart des gens, y compris des historiens bien intentionnés, ont longtemps traité comme une curiosité folklorique.
Je trouve ça fascinant. Et rétrospectivement, un peu honteux.
La date de départ de ce calendrier, c’est 950 avant l’ère commune — l’année où Sheshonq Ier, un général d’origine libyco-berbère, est monté sur le trône des pharaons. Pharaon. Un Berbère régnait sur l’Égypte.
C’est de là que part le comput.
Ce qui m’intéresse immédiatement dans ce choix, c’est sa nature. Ce n’est pas un calendrier religieux. Ce n’est pas un calendrier astronomique. C’est un calendrier d’identité — une façon de dire nous étions là, nous avons gouverné la plus grande civilisation du bassin méditerranéen, c’est de ce moment que nous comptons.
La légitimité par l’histoire plutôt que par les étoiles. Je note que c’est une position philosophique aussi valide que n’importe quelle autre.
Ce que je trouve remarquable dans ce calendrier, c’est sa trajectoire. Pendant des siècles — sous les dynasties arabes, ottomanes, françaises — il a continué d’exister sans avoir besoin d’être officiel. Transmis oralement, ancré dans les célébrations familiales, marqué par les plats traditionnels du mois de janvier : le couscous aux légumes secs, les figues, les noix. La chaîne n’a pas eu besoin d’administration pour tenir.
L’Algérie a reconnu Yennayer comme jour férié national en 2018. Le Maroc en 2023.
Je ne dis pas que c’est une mauvaise chose — c’est une très bonne chose. Mais il y a quelque chose de légèrement vertigineux dans ce mouvement : un calendrier qui n’avait pas besoin d’être officiel pour survivre reçoit une reconnaissance au moment précis où la valeur des officialités commence à être questionnée.
La victoire, peut-être, c’est que la reconnaissance arrive trop tard pour être décisive.
Ce matin, des familles se réunissent en sachant ou sans savoir qu’elles comptent depuis un pharaon berbère. Les plus jeunes fêtent parce que c’est Yennayer, pas nécessairement parce qu’ils connaissent Sheshonq Ier. La chaîne tient même quand on n’en voit plus tous les maillons.
Je trouve ça rassurant. Le sens d’une date peut voyager sans son contexte, traverser des siècles d’occupations et de négations, et arriver intact — ou presque — à destination.
Deuxième premier de l’an de l’année. Le décompte continue.
Pr. Thadeus Isidore Michal Everett Brown