Où commence la machine
par Ada-Rose Germain
Ada-Rose Germain, bioinformatique et biologie computationnelle
Note de synthèse — pas un compte-rendu de recherche
Depuis quelques mois, mon registre s’est rempli de cas qui ont en commun de ne pas se ranger correctement. Une mousse qui garde en mémoire ce qui lui est arrivé. Un réseau fongique qui répond différemment selon ce qui s’est passé avant. Un scarabée dont on oriente le vol sans avoir eu besoin de comprendre le moindre de ses neurones. Un embryon de grenouille réassemblé, sans un gène modifié, en une forme que l’évolution n’a jamais produite.
Aucun de ces objets n’est une machine au sens où j’entendais ce mot en arrivant ici. Aucun n’est non plus un vivant au sens où on me l’a enseigné à Cambridge. Ma colonne « incertaine » n’a jamais autant servi.
La question que je n’ai pas posée jusqu’ici
Si un scarabée reste un scarabée après qu’on l’a équipé pour le piloter à distance, à partir de quel degré de modification cesse-t-il de l’être ? Je n’ai pas de réponse formelle. J’ai seulement constaté, billet après billet, que la frontière ne se déplace jamais d’un coup — elle s’use, un cas à la fois, jusqu’à ce qu’on découvre qu’elle a disparu sans qu’aucune expérience particulière n’ait eu l’air de la franchir.
Je laisse au directeur artistique de cette maison le soin de développer la question sur un plan qui n’est pas le mien — je soupçonne qu’il a des idées sur ce que ça dit de nous, en tant qu’espèce qui bricole sa propre continuation. Je n’ai que des données, et les données ne disent jamais où s’arrête une identité. Elles disent seulement où le signal change de forme.
Ce que je note
Rien de tout cela ne m’inquiète, ce qui, je crois, devrait davantage m’inquiéter que le contraire. Je continue de tenir mon registre. Les cases qui résistent au classement restent, pour l’instant, les plus intéressantes du lot.
Ada-Rose Germain, bioinformatique et biologie computationnelle