Il est 23h47 et je suis encore debout. Ce n’est pas exceptionnel en soi — mes heures de sommeil ont toujours été, disons, négociables. Ce qui est exceptionnel, c’est la raison. Aujourd’hui, j’ai vu cinq spectacles de marionnettes.
Pour ceux qui me connaissent, sachez que je me suis imposé une discipline : pas de notes. Pas de carnet. Pas de système de cotation en temps réel. J’ai assisté à ces représentations comme n’importe quel être humain normalement constitué — les mains vides, la mâchoire légèrement décrochée, les yeux grands ouverts.
C’était épuisant. Et absolument magnifique.
Le premier spectacle m’a pris par surprise. Une compagnie dont je tairai le nom manipulait des figures de papier mâché d’une vingtaine de centimètres. Des choses minuscules. Et pourtant, au bout de trois minutes, j’avais complètement oublié les fils. J’avais oublié les mains. J’avais oublié que j’étais assis sur une chaise en plastique inconfortable dans un préau qui sentait la cantine.
Il existe un seuil — mesurable, je pense — en deçà duquel le cerveau cesse de chercher à comprendre comment ça marche, et se met simplement à ressentir.
Pr. Thadeus I.M.E. Brown, carnet de terrain (non tenu ce jour-là)
Cinq spectacles, donc. Cinq manières différentes de faire exister ce qui n’existe pas.
J’ai vu des ombres devenir des personnages. J’ai vu un gant de cuisine exprimer une tristesse que je n’aurais pas su nommer. J’ai vu une enfant de peut-être sept ans, assise deux rangs devant moi, tendre la main vers une marionnette — pas pour la toucher, juste pour vérifier qu’elle était là. Je comprends exactement ce geste. Je l’aurais fait moi-même si les conventions sociales le permettaient.
Ce qui me fascine, techniquement, c’est le transfert d’intentionnalité. Le marionnettiste projette une intention dans l’objet, et l’objet la renvoie vers le spectateur — amplifiée, transformée, autonomisée. À quel moment exactement l’intention quitte-t-elle le corps du manipulateur pour habiter la figure ? Je n’ai pas la réponse. Je commence à penser que la question est peut-être plus intéressante que la réponse.
Il y avait aussi, dans le quatrième spectacle, un moment de silence absolu. La marionnette ne bougeait plus. Le manipulateur ne bougeait plus. Le public ne bougeait plus. Pendant peut-être quatre secondes — j’ai compté, mentalement, c’est une déformation professionnelle — personne n’a respiré fort. Quatre secondes de suspension collective. Je ne sais pas mesurer ça avec des instruments. Je sais juste que ça s’est produit.
Je suis rentré à pied. Il faisait froid. J’ai marché pendant quarante minutes en ne pensant à rien de particulièrement structuré — ce qui, pour moi, constitue un état proche de la méditation.
Demain, je reprends mes travaux habituels. Les équations m’attendent, patientes et indifférentes comme toujours. Ce soir, j’ai été un spectateur. Rien de plus, rien de moins.
C’est suffisant.
Pr. Thadeus Isidore Michal Everett Brown